
Du couscous du mercredi à la bibliothèque ouverte de livres anciens
Rencontre avec Mohamed Bennani, à quelques encablures de la médina de Tunis
Par Grégory Clesse
Mars 2025 – Après un long séjour à Bruxelles, Mohamed Bennani est revenu à Tunis avec un rêve : avoir une librairie. Son rêve s’est réalisé, et même au-delà : il travaille dans la reliure et possède une bibliothèque complète de livres d’occasion, qui offrent un riche témoignage de l’histoire tunisienne.
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L’entretien
Grégory Clesse: Vous nous invitez à manger du couscous aux 14 légumes : quels sont-ils ?
Mohamed Benanni: Pour les énumérer… Je peux commencer par les carottes, pommes de terre, navets, la blette, les épinards, le pois chiche, la fève, la courgette et la courge. Et puis, il y a aussi le choux, le piment, l’oignon bien entendu, et quoi encore… Vous allez les voir vous-mêmes, et le cardon. C’est celle qu’on a vu tout à l’heure, elle est de la même famille que les artichauts. Et puis, il y a de la tomate, ça va de soi. Et puis, ce couscous est étuvé à la vapeur et c’est un couscous fait maison. C’est-à-dire qu’on le fait à la maison, qu’on le prépare lorsque le blé est cultivé, et il est moulu. On l’achète comme ça au mois de juillet. La dame prépare le couscous et le laisse sécher au soleil, en juillet août, c’est là où il y a les plus grandes chaleurs. Et on fait ça, on fait 100 kilos pour toute l’année, qu’on emmagasine dans des jarres de poterie.

GC: Pour toute l’année, on reprend alors ce couscous-là ?
MB: Oui, alors nous, on fait ça tous les mercredis.
GC: Tous les mercredis, c’est couscous à la maison ?
MB: Oui, c’est couscous aux légumes et c’est ouvert pour les passagers, pour les amis, c’est ouvert, c’est une table ouverte le mercredi. D’ailleurs, vous pouvez taper « le couscous du mercredi » ou le « couscous aux légumes Beït Bennani » et vous allez voir. Il y a beaucoup de gens qui viennent de l’université, parce que l’université est juste à côté, des archives de la bibliothèque nationale, on est à côté.
GC: Donc, vous offrez le couscous, ils ne doivent pas payer ?
MB: C’est offert. Mais ce n’est même pas offert par moi, c’est offert par le fondateur de cette institution. C’est une fondation qui s’appelle dans le jargon traditionnel, chez les musulmans, waqf ou habs. En tunisien, on dit habès et en Orient on dit waqf. Et qu’est-ce que c’est le waqf en deux mots : ce sont les revenus de deux boutiques dans le souk, leur loyer, avec ça on prépare le couscous. C’était fait le vendredi pour les pauvres de la mosquée juste en face. Moi, lorsque j’ai hérité de la maison et que j’ai hérité de ce waqf, j’ai décalé le jour pour le sortir de son caractère religieux, vu que moi je suis laïc mais de culture musulmane bien sûr. Donc je l’ai mis le mercredi et je l’ai ouvert à tout le monde.
GC: Génial ! Générosité tunisienne !
MB: En tout cas, c’est un moment de partage. Hier, ici, dans cette place, on était quatorze personnes à partager le couscous. Et nous, vu qu’on prépare le couscous pour vingt personnes (toutes les semaines, sauf pendant le mois de ramadan et pendant le mois chaud d’août, il n’y a pas), on a préparé pour vingt, et donc il en reste de tous les légumes et du couscous. Et la maison vous invite à le déguster, parce que moi aussi et Emna aussi, on va en manger. On l’agrémente avec une salade de légumes crus, composée de quatre légumes et d’huile d’olive. Et cette salade, vous allez la goûter, il y a du fenouil, des carottes, des navets et du céleri.
GC: Tout ça cru ?
MB: Cru, coupé en petits morceaux et marinés, c’est frais, marinés pendant quelques heures dans la harissa traditionnelle. Et on met de l’huile d’olive.
GC: On va goûter ça…
MB: Sinon, maintenant on va passer aux livres, c’est pour ça que vous êtes venu !

GC: On peut en dire un mot aussi. Donc, vous avez un projet sur les livres ici en Tunisie et vous avez vécu en Belgique, et vous me disiez : le projet est né déjà un peu en Belgique.
MB: C’était un rêve : j’ai rêvé de tenir une bouquinerie de livres anciens. Eh bien, j’ai dépassé mon rêve, maintenant ce n’est plus une bouquinerie, c’est une bibliothèque, une partie bibliothèque et une partie où je peux vendre des livres, des livres seconde main que l’on peut vendre. Et d’ailleurs ma patente à moi stipule la reliure et la vente de livres de seconde main.
GC: La reliure…
MB: Je relie les livres.
GC: Par vous-même ?
MBS: Oui, j’ai appris ça chez un couple d’artisans relieurs belges, flamands, à Bruxelles, en cours du soir.
GC: Comment on s’y prend pour relier un livre ? Qu’utilise-t-on ? C’est de la couture quelque part ?
MB: On utilise le fil et l’aiguille pour relier les cahiers que compose le livre. Il est composé généralement en cahiers. Puis, on le renforce avec du tissu dans le dos, puis on le rogne, puis on découpe du carton pour être les deux haies du livre, les deux battants du livre en carton. Et on recouvre tout ça, le dos et les deux cartons, avec de la toile, avec du cuir. On peut aussi égayer le livre par des nervures au dos et c’est avec des petites machines et des petits outils comme le plioir, la presse, l’étau, la cisaille, tout ça ce sont des outils pour relier un livre. Lorsqu’on a les moyens, on peut ajouter, pour les premières pages du livre, du papier marbré où il y a des couleurs généralement. Vous savez que la reliure a été inventée au IIIe siècle par les premiers relieurs, qui ont relié la Bible. En Égypte, ce sont les Coptes, et c’est là qu’est venu le mot codex. Vous le savez mieux que moi…
GC: Du latin, ce sont les fameux cahiers.
MB: Oui, du latin, il y a libris et il y a codex. Donc la reliure provient de là-bas, mais à partir du 9e siècle, les musulmans ont excellé à Bagdad, puis en Andalousie et au nord de l’Afrique. Ils ont excellé dans les enluminures de la page de garde, ou alors pour la reliure : on utilisait de la dorure, de la mosaïque, c’est-à-dire un mariage de plusieurs couleurs de cuir pour la page de garde. Je peux vous montrer des choses comme cela, anciennes. Voilà, la reliure provient de loin et aujourd’hui elle est maintenant mécanisée et industrielle. Mais nous, on continue à le faire à la main.
GC: Félicitations !
MB: Et à coudre le livre avec le fil et l’aiguille !
©️Grégory Clesse | “Du couscous du mercredi à la bibliothèque ouverte de livres ancienst”, IPM Monthly 4/3 (2025).
